StreetGeneration est en deuil. Le groupe rock contestataire le plus burlesque et le plus jouissif de la planète a éteint ses platines. Après des décennies de scène et de déconne faussement désinvolte, Marcel quitte son orchestre. On pleurera encore longtemps le groupe rock-fanfare capable, tout à la fois, de contester le système, de porter son soutien à des ouvriers en lutte et de « faire chier ma soeur ».
Fin janvier, sortait le nouvel album de Marcel et Son Orchestre « Dans la joie jusqu’au cou, tous les coups sont permis ». Cet opus marquera la fin de la carrière du groupe, après une tournée d’adieux en 2012, qui commencera dès ce jeudi, le 23 février à Lille. A cette occasion, StreetGeneration a rencontré le chanteur de la formation, Franck Vandecasteele, pour parler musique, actu et autres…
StreetGeneration : Marcel, c’est une fin ou une séparation?
Franck Vandecasteele : C’est une fin, car on va continuer à se fréquenter. Si c’était une séparation, on arrêterait de se fréquenter. C’est une bonne histoire, ça fait vingt ans. Tu commences au départ, t’es minot, tu veux faire un groupe au lycée. Tu rêves de rien, on s’était pas fixé d’objectif, sinon de s’éclater. On aimait bien la Mano (Negra), on a commencé à jouer avec ces groupes, ces images en tête. Après on se met à écouter un milliard de choses, on a accès a de plus en plus de sons et ça devient plus compliqué d’avoir envie de dire les mêmes choses au même moment…
Street : Vous dites avoir joué partout : bars, festivals, M.J.C., en plein air et dans toutes les conditions… Cette fin coïncide-t-elle avec le sentiment d’avoir tout vécu ?
F.V. : Non ce n’est pas ça. Je pense que je fais l’amour depuis 13 ou 14 ans et je n’ai pas pour autant le sentiment d’avoir tout vécu dans l’amour. Quand quelque chose est bon, ça peut t’accompagner toute ta vie. La scène c’est ma cour de récré, ça me nourrit, j’ai besoin de ça, mais c’est aussi bouffer 8h de camion par jour, 200 jours par an. Au bout du compte ça devient un peu soulant. Mais c’est surtout parce-que la façon d’envisager le métier n’est absolument plus la même. Les réseaux sociaux, les nouveaux médias induisent une force de vente. On ne parle plus de musique, un groupe peut être dans une maison de disque parce-qu’il aura su obtenir 30000 clics sur son Facebook. Moi je n’ai pas fait « force de vente ». Maintenant on passe plus de temps à faire savoir, qu’à faire réellement. Moi je préfère faire plutôt que faire savoir.
Street : Pourtant vous finissiez en sortant un album… Vous vouliez créer quelque chose, une toute dernière fois ?
F.V. : Si on s’était dit « on arrête » avant de commencer l’album on ne l’aurait jamais fait. Quand tu as pris du temps à cuisiner quelque chose, tu as envie de le goûter ou de le faire goûter, et puis on voulait s’éclater une dernière fois. Ça nous fait une dernière balade ensemble, on en a besoin. En plus, le public a joué pour beaucoup, c’est lui qui a construit Marcel. Claquer la porte comme ça aurait été déloyal.
Street : Sur la pochette de l’album vous êtes tous habillés « rock », et le septième d’entre vous est travesti… Vous vouliez garder une trace de l’ancien Marcel ?
F.V. : Bouli a toujours été une femme dans Marcel et son Orchestre, il n y a pas de raison qu’il change de sexe. Moi je suis fan de rock au départ. Le rock est très fiché, très codifié, c’est une scène très réac, qui a ses dix commandements. Tout ça m’emmerde. Moi je voulais jouer avec les étiquettes. Prendre le nom le plus baltringue et voir jusqu’où avance le handicap dans ce monde basé sur la frime et le paraître qu’est le rock, qui est à la base est un mouvement d’émancipation. Un peu comme un jour de carnaval, un exutoire. Mais le rock aujourd’hui n’est plus un exutoire. Le rock’n’roll français ne doit-il être qu’une fade copie des grands frères anglo-saxons ? Pourquoi se faire une identité qu’on n’a pas ? La java c’est notre blues à nous. Avoir du dédain pour la scène francophone c’est réac, c’est avoir la peur des mots. Les mots c’est la colère, la rage de dire. C’est marrant de voir comment la scène électro et la scène rock ont effacé le pouvoir des mots.
Street : En parlant des anglo-saxons, la scène d’Europe du Nord est quand même très branchée. Berlin, Londres ou Amsterdam sont des villes très sollicitées par rapport aux mouvements club, punk, garage, etc. C’est une scène avant-gardiste…
F.V. : … Je pense que c’est un mythe des médias. Es-tu allée voir s’il n’y avait pas autant de création en Afrique ? En Amérique latine ? Des magazines comme les Inrocks qui te parlent de citoyenneté, de racisme, etc. et qui, après trente ans de festival Inrockuptibles te font croire que la création vient nécessairement d’Europe du nord, d’Amérique du nord… Ces gens-là sont des menteurs. Ils ont même crée la catégorie WORLD : y a l’Europe du nord, l’Amérique du nord, et y a le reste. Le reste sa s’appelle world. Comme on dit, y a Paris et la province : encore une fois, c’est un discours réac !
Street : Pour effacer cette distinction entre centre et périphérie vous comptez élargir votre tournée d’adieux à des pays en Afrique ?
FV : On a déjà joué au Sénégal, c’était une expérience incroyable. Ca été difficile à mettre en place. On ne peut pas vendre de disques là-bas, il n y a pas d’aide dans ce domaine. On vit avant tout dans une culture marchande donc tout ça se développe dans des pays où il y a du pouvoir d’achat, où tu pourras vendre du t-shirt, du produit dérivé à des gamins. Qu’est-ce que tu vas vendre comme produit dérivé en Afrique ? C’est pour ça que la plupart des groupes n’y vont pas.
Street : Des regrets ?
F.V. : Non que du plaisir. Je ne suis pas aigri, ce qu’on a obtenu c’est cent fois au-dessus de ce qu’on pouvait attendre, on ne s’était pas fixé d’objectifs. Quand on jouait à Boulogne-Sur-Mer, on rêvait de jouer à Lille. Quand on a joué à Lille, on se disait « t’imagines qu’un jour on joue à Paris ? » en déconnant. C’est rigolo, finalement on a joué aux Vieilles Charrues. Et puis, combien de groupes français ont tenu vingt ans ? Je suis très fier de notre parcours.
Street : Ok, merci.
F.V. : Après c’est vrai qu’on n’a pas beaucoup parlé de la musique de Marcel, je ne suis pas encore un bon commercial !
[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=Cex6VzeAsV4[/youtube]
Street : Je pense que depuis le temps on sait bien de quelle musique il est question, du ska moule-frite, du punk. De la musique festive.
F.V. : J’aimerais qu’on me dise ce que c’est que la musique, si ce n’est pas festif. La musique c’est du divertissement et je trouve le mot festif très péjoratif quand il est mal employé. Il ne faut pas péter plus haut que son refrain, le mec qui est convaincu qu’en montant sur scène il va prêcher la bonne parole, il va réinventer la pensée, c’est un imposteur. Une chanson ça dure trois minutes, en trois minutes, tu ne fais pas « thèse-antithèse-synthèse ». Moi je n’en ai rien à foutre des étiquettes, je ne suis pas moules-frites. Moules-frites, ça vient des gens qui pour déconner on voulu localiser Marcel géographiquement. Je pense que l’intelligence peut-être dans toutes les musiques, mais cette étiquette du mot festif me dérange. Je pense sincèrement qu’on a fait des chansons militantes, comme « Blasphème », chanson laïque et citoyenne. Mais c’est toujours l’histoire du fond et de la forme.
Street : Mais certains musiciens font de l’expérimental, ils veulent juste explorer des sonorités inconnues ou faire fusionner des styles, sans spécialement envisager la production scénique.
F.V. : Mais tout est expérimental. Comment peut-on prétendre que quelqu’un n’a pas réfléchi à ce qu’il voulait faire ? J’aime être multiple, parler littérature, histoire et ça ne m’empêche pas d’écouter Pierre Péret qui est selon moi l’un des auteurs les plus brillants qu’on ait, loin devant quantité de mecs qui se prétendent expérimentaux. Ecoute « Celui d’Alice », un petit chef-d’œuvre, réellement. Je revendique le droit d’être multiple.
Street : Pierre Péret… je vous pensais opposés à lui, il y a une légèreté chez Marcel qu’on trouve aussi chez Pierre Péret, certes. Mais vous au moins, vous avez la consistance instrumentale, le groove. Lui, n’a pas d’exigences de composition.
F.V. : Ce n’est pas la même époque, celui qui l’a compris c’est Jean Ferrat, quand il écrit « Nuit et Brouillard », il sait qu’il appartient à la tradition chanson. C’est l’un des textes les plus incroyables sur l’Holocauste, dans les années 60.
Street : Je suis de 90 !
F.V. : Et alors ? Parce-que t’es née en 1990 t’as le droit de pas connaître Mozart ? La culture c’est pas conjoncturel ! C’est pas parce-que t’es né en 1990 que tu dois écouter la musique des années 2000. Internet, c’était l’outil censé nous permettre de découvrir en deux clics la scène polonaise, la scène italienne ou nicaraguayenne, permettre un bouillonnement culturel. Au bout du bout, la programmation n’a jamais été aussi étroite. De Lille à Marseille, de Brest à Strasbourg, ce sont les 40 mêmes artistes qui se produisent, et on laisse encore entendre que le vent nouveau vient d’Amérique du Nord, ou d’Europe du Nord puisqu’on est paresseux et qu’on ne va pas chercher. La culture marchande malgré Internet a absolument tout bouffé. Je pense que je peux être influencé par tout, je n’ai pas d’a priori.
Street : Influencé de tout, mais avez-vous déjà fait du Hip-Hop ?
F.V. : J’étais absolument fan du démarrage du hip-hop, des Beastie Boys, du label Dej Jam, Arrested Development, j’ai adoré toutes les productions de Dr Dre. Sinon il y a Massive Attack, Public Enemy. Avec le début du Hip-Hop français rapidement le Hip-Hop m’a gonflé. Si l’injustice sociale c’est de ne pas avoir de Mercedes, désolé, mais ça m’ennuie. C’est des beaufs qui parlaient a des beaufs, après le Gangsta Rap, ce côté « j’ai la plus grosse queue, c’est moi qui sors le gun si tu ramènes ta gueule »… J’ai pas envie de donner de l’argent à des chiens galeux.
Street : Certes, mais nous disions tout à l’heure que la musique c’est fait pour faire la fête, donc on peut fermer les yeux sur la saleté des textes… ?
F.V. : Oui et tu vois c’est le danger que j’évoquais : quand on efface le mot, on tombe dans le fascisme. Et il y a du fascisme dans le Hip-Hop. Ce n’est pas pour rien que l’extrême droite est revenue par la Techno Hardcore… Les fascistes détestent la parole. Et d’ailleurs dans le Hip-Hop le discours « t’es pas d’accord avec moi ? Je te butte» en dit long. Après comme je t’ai dit, il y a des choses absolument fantastiques. Je suis amoureux d’Outkast. Ces mecs sont géniaux, de vrais cerveaux. Les premiers Missy Elliott sont merveilleux. Après, je ne sais pas faire du hip-hop moi. Les deux premiers albums de N.T.M. sont pour moi des albums rock’n’roll, ils disent même « quelle chance d’habiter la France, dommage que tant de gens fassent preuve d’incompétence ». Aujourd’hui, y a des mecs qui te chantent « Nique la France ». Le mec qui chanterait « Nique l’Algérie » on le prendrait pour le dernier des faschos. Donc, le même discours peut être valable si l’on change de pays ? Pour moi ça reste un discours de fascho. Et je ne pense pas qu’il suffise de crier fort ou d’avoir un air de caille-ra pour savoir vraiment parler du quartier.
StreetGeneration remercie encore Marcel et son orchestre, que nous viendrons applaudir à la Maroquinerie !
Tassadit Bariche










Ma jeunesse qui s’envole… « Où – Sont – Pa- ssées – mes – Pantoufles » !!
mais keske c’était bien, et quelle conscience politique. tu peux en chercher beaucoup des artistes qui parlent comme ça aussi fins, aussi déterminés. Merci StreetG
trop triste ^^